L’Amérique change. Pas seulement les Etats-Unis, pas seulement
l’Amérique du Nord, mais tout le continent, et en particulier
l’Amérique latine. C’est un endroit où je me sens plus chez moi
qu’ailleurs, un continent dans lequel je me sens profondément
enraciné. C’est une partie du monde qui a le sentiment d’être
injustement négligée et c’est vrai : qui a l’air de s’en
préoccuper aujourd’hui ? Qui parle des relations panaméricaines
dans cette campagne ?
Nous devons regarder une autre campagne pour constater les
changements. Cette semaine, Hugo Chavez a été réélu au Venezuela
pour un quatrième mandat. Il est un symbole. Le symbole des
aspirations de l’Amérique Latine. Mais celui aussi de la
nécessité d’une réconciliation panaméricaine. Ostraciser Cuba il
y a 50 ans n’a créé qu’un fossé diplomatique.
Le moment est venu de ne pas reproduire cette erreur et de
construire un pont entre ces rives. Le président Chavez a évoqué
son désir de travailler pour une unité nationale, dont ce pays
rempli de violence, de divisions et de conflits a grand besoin.
Ces dernières années, le Président Obama a été plus attentif et
de meilleure volonté que son prédécesseur. Mais il n’a pas réussi
à créer l’étincelle de confiance nécessaire depuis des décennies.
Il ne s’agit pas d’oublier le passé ou de le déterrer, il faut
réconcilier tout un continent dans l’idée d’un futur commun,
comme l’Europe a eu l’opportunité de le faire après la Guerre
Froide.
Le moment est désormais venu, parce que les Amériques du Nord et
du Sud s’éloignent lentement l’une de l’autre, et que leurs
relations sont aujourd’hui plus distantes qu’elles ne l’ont
jamais été.
Il y a plusieurs raisons à cette dérive des continents.
Pour commencer, l’influence américaine disparaît peu à peu, parce
que les Etats-Unis tournent le dos à l’Amérique du Sud. Ce n’est
pas à moi d’expliquer pourquoi. Peut-être parce que l’immigration
latino-américaine a changé le visage des Etats-Unis, changeant de
ce fait la relation entre eux et les pays d’origine des migrants.
Peut-être parce que l’Accord de libre-échange nord-américain a
donné l’impression que l’Amérique du Nord devenait un espace
indépendant. Peut-être est-ce en raison des erreurs commises ces
dernières décennies, notamment avec les mésententes et les
malentendus engendrés par la Guerre froide comme par l’héritage
de la politique du « Gros Bâton » dans l’ »arrière
cour » américaine.
Ensuite, l’Amérique Latine est en train de vivre une période de
démocraties souveraines. Les pays de ce continent essaient de
développer leurs propres modèles, de construire un sentiment
national bien ancré et de réconcilier des sociétés longuement
divisées, entre les populations indigènes et celles issues de la
colonisation, entre les riches et les pauvres. Cela reste le
problème-clé. Vous ne pouvez pas diriger un pays du Sud comme
vous le feriez dans le Nord. C’est ce que le FMI a mis tant de
temps à comprendre. Réduire la pauvreté n’est pas seulement un
but, c’est une urgence politique quotidienne. Il faut saisir
l’occasion maintenant, parce que l’histoire politique de violence
et d’autoritarisme cède la place aujourd’hui à une période
d’apaisement politique. Au Pérou, le « Sentier
lumineux » a été vaincu. Aujourd’hui, il y a un véritable
espoir de paix avec les FARC en Colombie, grâce aux grands
efforts du nouveau président, Juan Manuel Santos. Lula au Brésil,
Correa en Equateur, Morales en Bolivie, Cristina Kirchner en
Argentine ainsi qu’Hugo Chavez au Venezuela essaient tous de
refaçonner les sociétés sud-américaines. Les défis restent
immenses. Les tentations énormes. Mais tout reste possible.
Enfin, les Suds du monde sont en train de fusionner en un seul
Sud, ou plutôt un Sud interconnecté. Les relations
américano-africaines se sont rapidement développées ces dernières
années, aussi bien en termes économiques que culturellement,
particulièrement sous l’influence du Président Lula qui a visité
le Niger, l’Angola, le Mozambique. Les Latino-Américains ont
établi des liens à travers l’Atlantique. Ils ont aussi traversé
le Pacifique. Les relations commerciales entre la Chine et
l’Amérique du Sud ont augmenté ces dix dernières années de près
de 40 % par an, un bond énorme. La Chine est déjà le premier
partenaire en exportation de nombreux pays sud-américains. Les
plus grands marchés sont maintenant conclus avec des entreprises
chinoises, parce que la Chine en pleine expansion a grand besoin
de pétrole, de cuivre, de métaux précieux pour son industrie.
Voilà ce que signifie le fait que des pays se réunissent en une
Alliance Pacifique, leurs yeux tournés vers Pékin et Shanghai.
Comme le dit l’expression française : « Loin des yeux, loin
du cœur ». La relation panaméricaine ne peut être seulement
fondée sur la raison et une froide distance. Elle a besoin de
passion, de vision, d’une présence.
C’est dans l’intérêt des Etats-Unis, qui auront vraiment besoin
de ce marché émergeant à leurs portes, et de ses immenses
ressources minérales et énergétiques. Mais je crois aussi que
c’est dans l’intérêt de la stabilité mondiale que le nouveau
départ longtemps attendu de l’esprit panaméricain commence
bientôt. Parce qu’il existe un triangle historique entre
l’Europe, l’Amérique du Nord et l’Amérique Latine qui a besoin
d’être maintenu comme un fondement de la stabilité mondiale.
Ce serait un risque majeur si un jour éclatait une division
franche entre le Nord riche et le Sud pauvre, s’il n’y avait pas
de moyens de communication, de dialogues, de médiation restant
ouverts. L’Europe n’est plus l’Europe si elle oublie les
immigrants qu’elle a envoyés dans le nouveau monde ces derniers
siècles, pour bâtir de nouvelles sociétés, de nouveaux idéaux, de
nouveaux espoirs.
Comment nous considérons notre Sud et le Sud du monde, voilà
désormais la question fondamentale des grands défis de notre
avenir, comme l’engagement des pays de l’Amérique du Sud l’a
prouvé sur les questions du changement climatique et de la
biodiversité depuis les conférences de Cancun ou de Rio+20.
N’abandonnez pas votre sud.