Dominique de Villepin, L'autre Amérique, Huffington Post (le 11 octobre 2012)
L’Amérique change. Pas seulement les Etats-Unis, pas seulement l’Amérique du Nord, mais tout le continent, et en particulier l’Amérique latine. C’est un endroit où je me sens plus chez moi qu’ailleurs, un continent dans lequel je me sens profondément enraciné. C’est une partie du monde qui a le sentiment d’être injustement négligée et c’est vrai : qui a l’air de s’en préoccuper aujourd’hui ? Qui parle des relations panaméricaines dans cette campagne ?
Nous devons regarder une autre campagne pour constater les changements. Cette semaine, Hugo Chavez a été réélu au Venezuela pour un quatrième mandat. Il est un symbole. Le symbole des aspirations de l’Amérique Latine. Mais celui aussi de la nécessité d’une réconciliation panaméricaine. Ostraciser Cuba il y a 50 ans n’a créé qu’un fossé diplomatique.
Le moment est venu de ne pas reproduire cette erreur et de construire un pont entre ces rives. Le président Chavez a évoqué son désir de travailler pour une unité nationale, dont ce pays rempli de violence, de divisions et de conflits a grand besoin.
Ces dernières années, le Président Obama a été plus attentif et de meilleure volonté que son prédécesseur. Mais il n’a pas réussi à créer l’étincelle de confiance nécessaire depuis des décennies. Il ne s’agit pas d’oublier le passé ou de le déterrer, il faut réconcilier tout un continent dans l’idée d’un futur commun, comme l’Europe a eu l’opportunité de le faire après la Guerre Froide.
Le moment est désormais venu, parce que les Amériques du Nord et du Sud s’éloignent lentement l’une de l’autre, et que leurs relations sont aujourd’hui plus distantes qu’elles ne l’ont jamais été.
Il y a plusieurs raisons à cette dérive des continents.
Pour commencer, l’influence américaine disparaît peu à peu, parce que les Etats-Unis tournent le dos à l’Amérique du Sud. Ce n’est pas à moi d’expliquer pourquoi. Peut-être parce que l’immigration latino-américaine a changé le visage des Etats-Unis, changeant de ce fait la relation entre eux et les pays d’origine des migrants. Peut-être parce que l’Accord de libre-échange nord-américain a donné l’impression que l’Amérique du Nord devenait un espace indépendant. Peut-être est-ce en raison des erreurs commises ces dernières décennies, notamment avec les mésententes et les malentendus engendrés par la Guerre froide comme par l’héritage de la politique du « Gros Bâton » dans l’ »arrière cour » américaine.
Ensuite, l’Amérique Latine est en train de vivre une période de démocraties souveraines. Les pays de ce continent essaient de développer leurs propres modèles, de construire un sentiment national bien ancré et de réconcilier des sociétés longuement divisées, entre les populations indigènes et celles issues de la colonisation, entre les riches et les pauvres. Cela reste le problème-clé. Vous ne pouvez pas diriger un pays du Sud comme vous le feriez dans le Nord. C’est ce que le FMI a mis tant de temps à comprendre. Réduire la pauvreté n’est pas seulement un but, c’est une urgence politique quotidienne. Il faut saisir l’occasion maintenant, parce que l’histoire politique de violence et d’autoritarisme cède la place aujourd’hui à une période d’apaisement politique. Au Pérou, le « Sentier lumineux » a été vaincu. Aujourd’hui, il y a un véritable espoir de paix avec les FARC en Colombie, grâce aux grands efforts du nouveau président, Juan Manuel Santos. Lula au Brésil, Correa en Equateur, Morales en Bolivie, Cristina Kirchner en Argentine ainsi qu’Hugo Chavez au Venezuela essaient tous de refaçonner les sociétés sud-américaines. Les défis restent immenses. Les tentations énormes. Mais tout reste possible.
Enfin, les Suds du monde sont en train de fusionner en un seul Sud, ou plutôt un Sud interconnecté. Les relations américano-africaines se sont rapidement développées ces dernières années, aussi bien en termes économiques que culturellement, particulièrement sous l’influence du Président Lula qui a visité le Niger, l’Angola, le Mozambique. Les Latino-Américains ont établi des liens à travers l’Atlantique. Ils ont aussi traversé le Pacifique. Les relations commerciales entre la Chine et l’Amérique du Sud ont augmenté ces dix dernières années de près de 40 % par an, un bond énorme. La Chine est déjà le premier partenaire en exportation de nombreux pays sud-américains. Les plus grands marchés sont maintenant conclus avec des entreprises chinoises, parce que la Chine en pleine expansion a grand besoin de pétrole, de cuivre, de métaux précieux pour son industrie. Voilà ce que signifie le fait que des pays se réunissent en une Alliance Pacifique, leurs yeux tournés vers Pékin et Shanghai.
Comme le dit l’expression française : « Loin des yeux, loin du cœur ». La relation panaméricaine ne peut être seulement fondée sur la raison et une froide distance. Elle a besoin de passion, de vision, d’une présence.
C’est dans l’intérêt des Etats-Unis, qui auront vraiment besoin de ce marché émergeant à leurs portes, et de ses immenses ressources minérales et énergétiques. Mais je crois aussi que c’est dans l’intérêt de la stabilité mondiale que le nouveau départ longtemps attendu de l’esprit panaméricain commence bientôt. Parce qu’il existe un triangle historique entre l’Europe, l’Amérique du Nord et l’Amérique Latine qui a besoin d’être maintenu comme un fondement de la stabilité mondiale.
Ce serait un risque majeur si un jour éclatait une division franche entre le Nord riche et le Sud pauvre, s’il n’y avait pas de moyens de communication, de dialogues, de médiation restant ouverts. L’Europe n’est plus l’Europe si elle oublie les immigrants qu’elle a envoyés dans le nouveau monde ces derniers siècles, pour bâtir de nouvelles sociétés, de nouveaux idéaux, de nouveaux espoirs.
Comment nous considérons notre Sud et le Sud du monde, voilà désormais la question fondamentale des grands défis de notre avenir, comme l’engagement des pays de l’Amérique du Sud l’a prouvé sur les questions du changement climatique et de la biodiversité depuis les conférences de Cancun ou de Rio+20.
N’abandonnez pas votre sud.

10 Commentaires
Construire la paix, donner confiance en l'Europe et l'Occident, certainement, nous aurions besoin de reprendre confiance en ce que nous sommes et en nos relations entre Nord et Sud.
Ah , non , DDV , on ne va pas l'abandonner le Sud , en tout cas pas moi , soyez rassuré , je le chante tout le temps ... même en passant l'aspirateur ou " devant mon bel ordinateur " !
Et puis " l'Amérique , l'amérique , je veux la voir ou l'avoir ( si l'on est modeste la 1ère version : la voir , par contre si l'on a une âme de conquérant , que l'on ne doute de rien , là c'est du verbe " posséder " ... et donc " je l'aurai " .
Il parlait de laquelle d'Amérique , notre ami Jo ?
Des deux vraisemblablement , en tout cas pour lui c'était l'Eldorado !
C'était un vrai rassembleur avant l'heure notre ami Jo ... il aurait donc sûrement été villepiniste en entraînant son équipage avec lui ( l'équipage à Jo ! ) .
Yellow submarine , pour ne pas perdre le Nord , tout bon villepiniste doit avoir sa boussole de marque RS de préférence !
" Mais qu'est ce que j'ai dans ma petite tête à rêver comme çà ce soir ..." .
Peut-être bien au vu de cet interview de DDV mis en ligne par Manu , peut-être bien à un espoir qui ne veut pas mourir ? sûrement mais " qu'il est long, qu'il est long le chemin ... in , in " !
" Sur des enjeux aussi importants , je suis toujours trés soucieux de l'unité nationale . Mais en même temps nous devons avancer sur une crise de cette importance avec les yeux ouverts , il y a le risque malien , comme il y a eu le risque lybien , le piège somalien " ... et DDV de prôner la plus grande prudence pour engager seul notre pays dans une intervention militaire car il y a en premier lieu la vie des otages français détenus au Mali à préserver mais aussi le risque de se trouver dans un pays en pleine guerre civile avec à la clef le terrorisme s'y développant , avec toutes les funestes conséquences ainsi engendrées pour la France que d'aller s'aventurer seule et mal préparée dans ce bourbier malien !
Il estime que les conditions ne sont pas réunies pour nous lancer seuls dans cette bataille et qu'en cas d'échec , ceux qui encouragent la France à seule s'investir militairement , se coaliseront contre nous par la suite .
DDV tout en marquant son agacement devant l'inertie de l'Union Européenne estime , par contre , que c'est à elle de faire son travail au Mali .
Du grand DDV trés européen , un moment trop court mais dense où tout est dit quant à son sentiment sur une intervention de la France au Mali .
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