La bataille présidentielle sur Al Jazeera International - 12 février 2012.

Publié par : Y.S. le 13th Feb 2012 | Affiché tous les blogs par Y.S.
Source : AlJazeera International

Candidat à la présidentielle, Dominique de Villepin parle de l'état de l'économie française et de la situation internationale de la France.

Cette semaine Sir David Frost consacre son épisode de Frost Over the World à Dominique de Villepin, ex-Premier Ministre et candidat à l'élection Préisdentielle, sur l'état politique et économique de la France.

De Villepin, qui dirige le nouveau parti politique français "Republique Solidaire" parle des changements qui devraient emboîter le pas de Nicolas Sarkozy au mois de mai




Sir David Frost : Comment décririez-vous les relations que vous entretenez avec Nicolas Sarkozy en ce moment précis ?

Dominique de Villepin : Ce sont des relations très républicaines, très courtoises. Bien sûr, nous avons eu une longue histoire commune, et nous avons connu des hauts et des bas au cours de toutes ces années

SDF : Si l'élection devait se jouer entre Messieurs Hollande et Sarkozy, comment seriez-vous incité à voter ?

DdV : Il est trop tôt; le combat politique n'a pas encore commencé; nous ne devrions pas présupposer comment nous devrions voter. La campagne vient juste de commencer et j'ai l'intention de dire la vérité aux Français, car je pense que cette campagne sera axée sur la vérité : quel genre d'effort les Français devront fournier au cours des cinq années à venir; et je ne crois pas que l'on ait encore dit aux Français la vérité.

SDF : [...???...]

DdV : Je crains que les cinq dernières années n'aient pas été bien mises à profit d'un point de vue politique et je crois que la France n'a pas fait ce qu'elle aurait dû : nous aurions dû réduire les dépenses au cours de toutes ces années, et nous n'avons pas fait de coupe dans le budget et nous aurions dû augmenter les impôts afin de réduire la dette qui représente aujourd'hui 90% du PIB, ce qui est beaucoup trop : nous perdons environ un point de croissance avec cette dette et je pense que nous devrions "faire ce boulot" et il n'a pas été fait au cours de ces cinq dernières années. Les Français, lorsqu'ils ont voté pour Nicolas Sarkozy, ils s'attendaient à ce que cela se passe ainsi mais cela n'a pas été fait et nous voyons maintenant où nous en sommes, nous voyons que le résultat n'est pas au niveau des attentes.

SDF : Et c'est particulièrement vrai du point de vue économique dites-vous.

DdV : Hé bien je crois qu'il y a plusieurs facteurs ici, mais je pense que c'est surtout une incapacité politique à prendre des décisions. On ne peut pas prendre de décisions difficiles dans un Conseil de quarante ministres, c'est pouquoi je propose dix grands ministères qui seront à même de redistribuer le travail de l'Etat; nous devrions redéfinir le travail de l'Etat. L'Etat aujourd'hui en fait beaucoup trop, il s'occupe de presque tout ce qui n'est pas la bonne manière de faire dans les Etats modernes.

   Et puis aussi je vois que nous avons 22 Régions en France. Je crois que nous ne devrions en avoir que huit seulement, huit grandes régions à même de rivaliser avec les Länders allemand, ou les Régions d'Italie ou celles d'Espagne pour projeter les capacités de la France en Europe et dans le monde.

    C'est pourquoi je crois que nous devons faire une puissante réforme politique. Et puis aussi bien sûr réformer dans les secteurs économiques et sociaux.

SDF : Dans le cas de Marine le Pen, les sondages laissent prévoir des intentions de vote doubles de celles de son père, 29% au lieu de 15 : cela peut-il représenter un danger ?

DdV : Hé bien je crois que l'Histoire n'est pas encore écrite; nous ne savons pas encore si Marine Le Pen pourra entrer dans la course, car elle doit recueillir 500 signatures de Maires ou d'élus pour entrer dans la compétition et je ne crois pas qu'elle les ait aujourd'hui. Nous ne savons pas comment tout cela évoluera.

SDF : Pensez-vous que le Président peut figurer dans la campagne avec les chiffres plutôt déprimants que lui accordent les sondages en ce moment ? 

DdV : Ha ! ha ! Non, je crois qu'en politique rien n'est jamais écrit d'avance. Je crois qu'aujourd'hui, il a perdu le élections, aujourd'hui. Mais bien sûr il y a la "magie" des élections, et la capacité à communiquer et à trouver le bon discours. Il n'a pas été capable de le faire au cours de ces cinq dernières années, mais il a des talents, et pourrait bien trouver les mots justes et faire les bonnes propositions. La question est plutôt combien pourra-t-il fournir s'il est élu ? Combien le candidat socialiste pourra-t-il fournir s'il est élu ? La question cruciale en France est la crédibilité : à quel point les politiciens français disent-ils la vérité aux Français ? et à quel point les Français vont-ils être déçus après les élections ? et voilà pourquoi je crois qu'il faut dire la vérité aux Français et leur dire que ce sara difficile. Ce sera difficile et vous allez devoir travailler davantage; vous allez devoir payer plus d'impôts; vous allez devoir couper dans les dépenses de l'Etat. Cela sera difficile à dire aux Français, mais nous devons dire la vérité aux Français.

SDF : Et pour ce qui est des sondages, en ce moment, vous l'avez dit vous mêmes un peu plus tôt : nous n'en sommes qu'aux débuts; mais un sondage actuellement vous gratifie de, euh, enfin, de 1% alors qu'il y a peu c'était
plutôt 9%. Avez-vous une idée claire de ce que vous considéreriez comme un succès ?

DdV : Bien; le succès serait de gagner  car c'est le seul genre de succès appréciable en politique, mais la clef c'est de pouvoir dire aux Français ce que je pense devoir être fait dans les cinq années à venir. La France aujourd'hui a des problèmes en termes de compétitivité; elle a des problèmes en termes de réduction de la dette; elle a un problème d'indépendance ! Je n'accepte pas que la France soit alignèe et suive la politique allemande. Je crois que la France doit trouver une position d'égal-à-égal avec l'Allemagne pour avoir une Europe forte et équilibrée et nous n'avons plus cela : nous suivons l'Allemagne dans le domaine de la politique économique et ce n'est pas ce qu'il y a de mieux pour les Européens.

SDF : Si on regarde maintenant l'Europe en tant que telle, faut-il penser qu'elle représente un projet trop ambitieux ?

DdV : Hé bien je ne pense pas que nous ayions trouvé au cours de ces cinq dernières années la bonne façon de défendre les intérêts globaux de l'Europe. Nous devons être très stricts en terme de respect des objectifs de réduction des déficits et les Allemands ont raison de dire qu'il faut plus de discipline, plus de discipline budgétaire. Nous avons beoin de plus de discipline, mais nous avons aussi besoin de plus de solidarité, et je pense que nous aurions déjà trouvé une solution à la crise grecque si nous avions fait preuve de plus de solidarité au sein de l'Europe; et je crois que nous devrions prendre la responsabilité de mutualiser la dette européenne; cela aurait donné, c'est sûr, un avenir à l'Europe et balayé toutes les incertitudes qui nous assaillent actuellement. Et il y a un troisième point qui est complètement ignoré en Europe aujourd'hui et c'est la croissance : nous devrions avoir des projets de croissance en Europe. Nous voyons partout la situation empirer , nous avons des difficultés sociales dans chacun de nos pays, et nous devrions donc prendre des mesures pour relancer la croissance en Europe : plus d'investissements, plus de projets.

SDF : Et voyez-vous Angela Merkel jouer un rôle dans cette élection ?

DdV : Hé bien nous avons l'impression qu'Angela Merkel veut faire la campagne aux côtés de Nicolas Sarkozy, et je crois que c'est une très mauyvaise idée, du moins pour Nicolas Sarkozy car il ne fera pas un seul point de plus comme ça, et je crois que l'on doit respecter la souveraineté de notre pays : les Français n'aiment pas que des gens viennent s'impliquer de l'extérieur et s'inviter dans nos élections. Donc il serait bien mieux pour Sarkozy de faire campagne seul. Mais bien sûr, la politique franco-allemande aura une forte influence : nous n'avons pas pu ,et Nicolas Sarkozy n'a pas pu, convaincre Angela Merkel d'avoir une politique européenne plus équilibrée avec la France : donc, ce sera un des défis des prochaines semaines et des mois à venir. Je crois qu'un certain nombre de candidats défendront l'idée que nous devrions avoir une attitude plus ferme à l'égard de l'Allemagne comme quoi nous acceptons bien sûr plus de discipline mais qu'aussi nous devrions accorder à l'Europe plus de solidarité, plus de solidarité financière et plus de croissance.

SDF : Et pensez-vous, en termes très spontannés, que si la Grèce devait quitter l'Euro que cela renforcerait l'euro, comme certaines personnes le pensent, ou alors que ça l'affaiblirait ?

DdV : Non, je pense que ce serait une très mauvaise nouvelle, parce que lorsque vous faites défaut une fois, vous le faites deux fois, et vous faites défaut tout le temps. Ce serait une très mauvaise nouvelle pour tous les pays de l'Europe du sud parce que cela voudrait dire que nous ne sommes pas capables de trouver les bonnes solutions . Si nous avions pris les bonnes décisions vis-à-vis de la Grèce il y a un an ou deux, la facture aurait été beaucoup moins lourde qu'aujourd'hui. Je crois que nous avons  l'obligation de trouver la bonne solutions : la France, l'Allemagne et les autres pays, nous devons sortir la Grèce de sa situation et nous devons prendre la bonne disposition.

SDF : Et pour ce qui est de la politique étrangère, la France était un partenaire-clef pour la Libye, et n'êtes-vous pas ennuyé de voir qu'on ne peut rien faire en Syrie ?

DdV : Bien sûr, la situation en Syrie est très cruelle; nous avons une véritable obligation envers les Syriens de faire quelque chose. Mais il est très difficile de refaire ce qui a été fait en Libye. Il est très difficile d'envisager une intervention militaire en Syrie du fait de la très grande complexité de la région et de la fragilité de la Syrie mais nous pouvons envisager une intervention humanitaire et je suis très favorable aux propositions faites par la Ligue Arabe et la Turquie comme par exemple la mise en place de corridors humanitaires, ou des zones de protection pour les civils à l'intérieur de la Syrie. Je dis qu'il faut aller de l'avant avec de tels projets, et influencer jour après jour et la Russie et la Chine comme quoi nous avons une responsabilité particulière et qu'ils ont une responsabilité particulière dans les massacrees que l'on voit chaque jour, massacres de civils, massacres d'enfants, qui sont tout-à-fait inacceptables.

SDF : Alors pensez-vous ,en comparaison avec l'époque où vous étiez Ministre des Affaires Etrangères et où vous étiez Premier Ministre, pensez-vous que la situation mondiale est restée la même ou qu'elle est un peu meilleure ?

DdV : Non, non, je pense que la situation est assez préoccupante. Je vois par exemple ce qu'est la situation au Moyen-Orient, avec une situation très difficile en Iran , nous voyons que le processus de paix qui n'a pas bougé d'aucune façon depuis ces dernières années, et ce qui me révolte le plus,
c'est que nous avons eu une grande occasion quand Barack Obama a succédé à Georges Bush , Barack Obama prenant le pouvoir aux U.S.A. : nous avons raté cette occasion --et l'administration Obama et les pays européens--, nous avons raté l'occasion de trouver de nouvelles voies pour résoudre le conflit, d'apporter de nouvelles solutions au monde, une nouvelle gouvernance du monde. Nous n'avons pas été capables de relever le défi et je crois que la direction européenne a été très faible pendant cette période. C'est une explication, ce n'est pas une excuse. Nous devons avoir plus d'influence si nous voulons faire avancer le monde. Nous ne pouvons pas laisser les problèmes sans leur trouver de solution. Nous devons avoir plus de courage, plus de détermination, et surtout plus d'imagination. Le monde n'a pas assez d'imagination. Quand vous regardez l'Europe, la Commission le Conseil Européen, Mississ Ashton ... : ces gens-là ne connaissent pas assez le monde; ils ne cherchent pas suffisament les bonnes solutions et manquent de courage pour trouver les solutions; et c'est la même chose aujourd'hui aux Etats-Unis; et c'est la même chose dans le monde entier. Plus de courage et plus d'imagination : je crois que c'est ce qu'il nous manque.

SDF :  Merci, merci beaucoup d'avoir été avec nous Dominique.

DdV : Merci David.

SDF : Et merci d'avoir mis en avant que d'avoir plus d'imagination était un facteur-clef.  Merci encore et nous espérons vous revoir très bientôt.

DdV : Merci.

Commentaires

5 Commentaires

  • Romain
    par Romain 1 year ago
    Eh bien mon cher Lee, commedirait ma très chère Nanou... " et la liberté d'expression ..qu'en faites-vous ?

    Je trouve originale cette introduction, au moins elle répond à un sens critique qui devrait être ..libéré plus souvent !
  • Y.S.
    par Y.S. 1 year ago
    Romain, vous devriez mesurer l'impact que peut avoir la soi-disante liberté d'expression d'un Président de la République dans l'exercice de ses fonctions à l'aune des indemnités que réclameront conséquemment à la France les descendants des intéressés et que devront nécessairement payer vos descendants qui n'y sont pour rien.

    Comme quoi, il y a des limites à la liberté d'expression, plus particulièrement pour les personnes responsables en charge des affaires de l'Etat.

    Qu'en dites-vous ?
  • né-gaulliste
    par né-gaulliste 1 year ago
    Ne sortons pas du sujet. Cet entretien passionnant avec une chaîne étrangère peu susceptible de complaisance avec un pouvoir français politique ou économique, mené avec beaucoup de subtilité par Sir David, révèle tout le potentiel de redressement de la France qu'incarne Dominique de Villepin : Faire entendre la voix de la France en Europe, lorsqu'elle aura retrouvé sa capacité à persuader des partenaires comme l'Allemagne, grâce à une politique budgétaire, financière et économique vertueuse. En profiter donc pour imposer une vision plus élevée de la construction européenne, dont le maître mot est la solidarité. Influencer le cours du monde, notamment au Proche-Orient en revenant aux fondamentaux et en redevenant une force de proposition. Je rappelle à tout hasard pour les plus jeunes participants à ce site que la politique proche-orientale du général de Gaulle consistait à "dire le droit". Autrement formulé, ce ne sont pas les rivalités de puissance ou les intérêts économiques qui doivent dicter notre politique étrangère.
  • né-gaulliste
    par né-gaulliste 1 year ago
    Rien ne m'échappe, oyak. Rien, sauf la compréhension de votre démonstration. Le monde est dans une compétition acharnée ? Bien, Mais seule une France renforcée, telle que proposée par DDV pourra l'affronter. Vous vous fichez du monde arabe ? Ce n'est pas une raison pour que la France se désintéresse d'un conflit potentiellement très dangereux. Une explosion au Proche-Orient ne nous aidera en rien à résister aux pressions russes et chinoises. DDV a raison de s'en préoccuper. Voilà tout.
  • Y.S.
    par Y.S. 1 year ago
    né-gaulliste, je suppose que votre 2ème commentaire fait suite à celui d'oyak et qu'oyak s'est rétracté depuis. Ou alors vous vous êtes trompé d'article. Je passe.

    né-gaulliste, votre premier commentaire est tout-à-fait juste, et vous faites bien de rappeler que la politique proche-orientale du Général consistait à "dire le droit".

    J'ajouterai que les déclarations des candidats faites à l'étranger ont plus de poids que celles qu'ils font devant leurs compatriotes, et qu'en général c'est là qu'ils disent la vérité. Nous nous réjouissons de constater que les vérités dites par Villepin aux Français se retrouvent dans cette déclaration faite à l'étranger.
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